Au revoir Zafar

Dans le Finistère, en particulier dans la région de Brest, Zafar était devenu célèbre depuis son apparition  en 2017.

Les journalistes l’avaient baptisé le « dauphin frotteur » parce qu’il adorait se frotter aux bateaux, aux hommes et surtout aux femmes. Si certaines personnes ont noué des relations exceptionnelles avec l’animal, d’autres se sont repenties d’avoir voulu l’approcher dans l’eau sans savoir lui « parler ».

En effet, Zafar avait tendance à empêcher les humains de l’abandonner une fois qu’ils l’avaient rejoint à tel point que certaines municipalités avaient pris des arrêtés pour interdire la baignade à ses côtés.

Malgré ses taquineries, Zafar suscitait l’amour et l’admiration jusqu’à ce que le confinement commence.

A partir du 17 mars, le littoral devint désert et l’animal se trouva seul. Plus de marins dans les ports, plus de plongeurs dans l’eau, plus de bateaux à suivre, ce dauphin n’avait jamais autant mérité son qualificatif de solitaire et ceci bien malgré lui.

Un jour, son errance marine a quand même croisé la route d’une goélette de fret du nom de Tres Hombres qui l’a conduit de Douarnenez à Amsterdam, soit 800 km en 3 jours.

Le 1er mai, il passe les écluses avec le voilier : sa présence suscite une grande curiosité mais les responsables du port, craignant pour sa santé s’il restait trop longtemps dans l’eau douce et polluée de la zone portuaire, l’ont repoussé à la mer. Il a fallu 48 heures pour que le dauphin accepte de s’éloigner de ses nouveaux amis restés à l’intérieur et de partir au large.

Le 13 mai, le cadavre de Zafar a été retrouvé sur une plage des Pays-Bas, la nageoire caudale sectionnée.

Le corps du mammifère marin a été autopsié à l’Université d’Utrecht. Selon les résultats, le dauphin est décédé suite à une collision avec un navire. Un scanner a montré que Zafar avait de graves blessures. Les vétérinaires ont constaté de nombreuses fractures au niveau des vertèbres et une importante hémorragie interne. Des fractures ont également été observées au niveau de la base de la caudale. Seul un coup sec et brutal peut totalement amputer une caudale de cette façon. Elle aurait été sectionnée par l’hélice d’un bateau. Rien n’indique que l’animal ait eu des problèmes de santé. Il s’était correctement alimenté, son estomac était rempli de poissons.

Cette triste histoire que la notoriété de Zafar a mise en lumière doit nous alerter sur l’hécatombe constatée chaque année sur les côtes françaises à cause de la pêche.

Depuis le début de l’année, plus de 1000 cadavres de dauphins ont déjà été retrouvés, dont 88 % portaient des marques de capture.

On est en passe de battre le record de 2019, soit 2087 dauphins échoués.

Comme la plupart des dauphins tués par l’homme coulent en mer, certains estiment qu’en réalité, plus de 10 000 dauphins ont déjà été victimes de la pêche au chalut pélagique depuis début 2020. (Le chalut pélagique est un filet remorqué qui évolue en pleine eau entre la surface et le fond, sans être en contact avec ce dernier).

La majorité des échouages ont lieu sur les côtes de Vendée et en Charente-Maritime reflétant les conséquences de la pêche industrielle ayant lieu dans le Golfe de Gascogne.

Les captures accidentelles sont les premières causes de décès des dauphins : elles mettent en danger la survie de ces animaux officiellement protégés.

Les pêcheurs admettent l’existence des prises accidentelles des mammifères marins dans les mailles des filets destinés majoritairement à piéger les bars.

Les techniques de pêche au chalut ne sont pas sélectives puisque d’énormes filets capturent tous les poissons sur zone.

Les dauphins piégés meurent étouffés ou sous les coups des pêcheurs à bord des navires. Les cadavres échoués montrent des fractures du rostre, la queue et des nageoires sectionnées. Depuis 2012, les pêcheurs sont tenus de déclarer les « prises accessoires » mais ils le font rarement et les observateurs à bord des bateaux de pêche sont très peu nombreux. Selon le réseau Océans, mers et littoraux, la pêche au bar devrait être interdite dans tous les sites Natura 2000 du Golfe de Gascogne.

Les bateaux opèrent en effet de plus en plus souvent dans les zones de reproduction des poissons ce qui menace les bars eux-mêmes.

L’interdiction devrait s’appliquer non seulement aux chaluts pélagiques mais également aux filets maillants, grands responsables des captures de dauphins (les filets maillants sont constitués d’une nappe rectangulaire déployée verticalement dans l’eau. Des flotteurs sont fixés sur la partie supérieure. Le poisson est piégé en le retenant dans la maille au niveau des ouïes).

Vingt-six O N G ont déposé plainte en ce sens après de la Commission Européenne. Mandaté par le commissaire européen à la Pêche, le Conseil international pour l’exploitation de la mer (CIEM), composé de plus de 1500 scientifiques européens qui observent les écosystèmes de l’Atlantique Nord, vient de lancer une recommandation historique : fermer temporairement les zones de pêche concernées par les massacres de dauphins au moins du 15 janvier au 15 mars. Pour le réseau Océans, mers et littéraux de France Nature Environnement, notre pays doit montrer l’exemple en fermant les pêches concernées dès l’hiver prochain, de décembre à avril, tout en renforçant les contrôles dans les zones à risque.

Les dauphins comme Zafar ne sont pas les seuls à payer un lourd tribut à la pêche commerciale. Plus de 8 millions de tortues marines auraient été tuées entre 1990 et 2008. Pourtant il existe des systèmes efficaces pour améliorer la sélectivité des outils de pêches et réduire l’impact de l’exploitation des ressources vivantes aquatiques sur les tortues marines dont la plupart sont menacées.

Selon une estimation, 600 000 oiseaux marins meurent chaque année en raison des lignes et des filets de pêche. Les albatros et les pétrels sont victimes de la méthode de pêche dite « pêche à la palangre » qui consiste à poser des lignes sur lesquelles sont fixées des cordes munies d’un hameçon. Les oiseaux périssent en se prenant à l’hameçon ou lorsqu’ils essaient de happer le poisson qui y est accroché. Les deux tiers de la mortalité, soit environ 400 000 oiseaux marins, sont cependant dus aux filets à mailles tendues sous l’eau. Les oiseaux plongeurs – cormorans, guillemots, eiders et manchots – s’emmêlent dans les mailles qu’ils ne voient pas sous la surface et se noient.

Les rapports montrent qu’au moins 14 espèces de manchots, dont les rares Manchots antipode et des Galápagos, ont déjà été concernés par le danger que constitue le matériel de pêche, en premier lieu les filets à mailles mais aussi les filets tirés par les chalutiers. Les fibres des filets maillants sont difficilement visibles sous l’eau.

Des solutions sont en cours de test pour limiter l’impact de ces types de pêche sur ces oiseaux. On augmente la taille des mailles et la visibilité des filets sous l’eau grâce à des mailles blanches dans les parties hautes des filets. Des tests sont menés aussi sur la diffusion d’alertes sonores dissuasives et la pose de lumière à LED sur les filets.

Ces solutions cherchent à concilier la présence des manchots et l’activité économique de la pêche.

L’autre approche, à l’efficacité immédiate, serait la création de zones protégées où la pêche est interdite, ce qui protégerait à la fois les stocks de poissons et leurs prédateurs. Cette mesure est demandée en urgence en Nouvelle-Zélande par les scientifiques pour sauver le Manchot antipode.

Conclusion

La mort tragique de Zafar, ce grand dauphin solitaire et facétieux est un cri d’alarme pour tous les animaux victimes de la pêche intensive. Des solutions existent ou pourraient être trouvées afin de limiter ces massacres.

Zafar doit être le porte-drapeau pour un monde qui change, un monde meilleur pour tous.

Notre planète est assez grande pour la partager, il faut juste en avoir la volonté.

Sources

Cet article a été rédigé pour vous par la Clinique La Renardière