Noël ne serait pas Noël sans un conte.

Installez-vous confortablement et laissez-vous charmer (je l’espère) par le Merveilleux Noël de Mademoiselle Emilie.

Il était une fois il y a bien longtemps dans le Paris d’autrefois au cœur de l’île Saint Louis …

A cette heure matinale, les rues sont désertes. Elles sont bordées de vieilles demeures dont les façades de pierre ou de colombages s’étirent vers le ciel étoilé où brille une splendide lune rousse qui éclaire les toits enneigés.

Des hautes cheminées s’échappent des fumées blanches évocatrices de la chaleur qui règne dans leurs beaux appartements douillets.

Une très belle dame d’un certain âge marche d’un pas décidé sur les trottoirs recouverts d’un blanc manteau de neige. Elle avance déterminée à ne pas se laisser ralentir par les rudes conditions hivernales.

Aujourd’hui est une journée exceptionnelle car ce soir a lieu le concert de Noël au temple de l’Oratoire du Louvre et tout doit être absolument parfait.

Elle poursuit son chemin malgré le risque de glisser sur le verglas, toute absorbée dans ses pensées : la liste est longue de ce qu’elle doit contrôler : les compositions florales sont-elles bien arrivées ? Les guirlandes de sapin et de lys réalisées par les dames de la paroisse ont- elles été correctement disposées ? Les sièges pour le public seront-ils suffisants car tous les tickets ont été vendus ? Les musiciens ont-ils toutes les partitions ? Et elle doit encore répéter avec les enfants de chœur les chants de Noël : quelques derniers réglages doivent  avoir lieu.

Ah oui, il ne faut pas non plus oublier d’évoquer certaines mises au point avec les autres interprètes de renom qu’elle a réussi à convaincre de participer à cette soirée caritative et puis… ce soir, elle va chanter : un petit frisson l’envahit, le même frisson qu’elle ressentait jadis, voire même une certaine ivresse quand elle se produisait sur les grandes scènes internationales : elle a été une grande cantatrice et son art l’a amenée à beaucoup voyager.

Aujourd’hui, tout cela est bien loin derrière elle, même si elle donne encore exceptionnellement des représentations, comme ce soir pour de grandes occasions. Ce gala doit venir en aide aux familles brisées par la Grande Guerre, celles qui ont perdu un fils, un père ou un mari et celles qui ont vu revenir un grand blessé.

Elle espère récolter de grosses sommes d’argent pour assurer un sérieux soutien à toutes ces familles endeuillées et meurtries.

Abigaël, sa dame de compagnie, a bien essayé ce matin de la dissuader de se rendre au temple à pied mais peine perdue.

« Ce n’est pas raisonnable de sortir par ce froid. Vous risquez de vous rompre le cou ou bien d’attraper la mort. Ce n’est plus de votre âge : Monsieur Henri vous aurait dit la même chose ».

A l’évocation de ce nom une ombre de tristesse assombrit son regard qu’elle balaie d’un geste. Elle y pensera plus tard. Pour l’instant elle a une tâche des plus importantes à accomplir, des familles comptent sur elle et décidément aucune remontrance ne viendra perturber la préparation de ce concert qu’elle désire extraordinaire.

Elle s’habille chaudement et se précipite dehors, faisant fi des discours de précaution d’Abigaël. Comme d’habitude elle n’en fait qu’à sa tête. Ce n’est pas le froid et la neige qui vont l’empêcher de mener à bien la mission qu’elle s’est fixée : organiser à la perfection cette veillée de Noël. Abigaël aurait voulu qu’elle appelle un cocher : hélas pour elle, marcher seule lui a toujours été bénéfique, lui permettant de mieux réfléchir.

Mais qui est cette grande femme élégante sur qui le temps semble avoir glissé sans s’être arrêté ? Mince, elle a des cheveux gris qu’elle remonte en un chignon relevé sur la nuque, de splendides yeux bleus, un beau nez aquilin, des lèvres roses finement ourlées et depuis quelques années, des rides éparses autour des yeux et au coin des lèvres marquent son beau visage. Son grand atout est cette voix chaleureuse et mélodieuse qui la distingue entre tous. Elle fait partie de son charme qui attire à la fois la sympathie et le respect des personnes qui la rencontrent.

Très coquette, elle porte généralement de grandes robes de couleur assez foncée qui font ressortir la couleur de ses yeux, de petites bottines noires et toujours de remarquables chapeaux assortis à ses robes. Qu’ils soient larges, minces ou plats, décorés de galons, de plumes ou de fleurs, ils lui vont à ravir. Parfois, elle se poudre un peu et applique avec modération du fard à joue pour ne pas effrayer ses amies : en tout cas, beaucoup moins depuis qu’elle s’est retirée de la vie mondaine. Elle peut être têtue comme une mule ainsi que le disait Henri mais on lui pardonne aisément car elle n’est jamais méchante.

Elle vit au 1er étage d’une belle maison de l’île Saint Louis. Sur sa porte est écrit : Mademoiselle Emilie Lambert. Un tapis rouge marron, des murs blancs agrémentés de miroirs, de beaux tableaux, un splendide lustre et quelques meubles ornent son entrée tandis qu’un escalier majestueux conduit aux autres pièces.

Dans un style Louis- Philippe, un grand canapé rose foncé, de nombreux fauteuils, une liseuse confortable de la même couleur, une table basse ovale où est posé un vase en cristal rempli de magnifiques roses de baccara, ainsi qu’un immense piano à queue meublent le salon. De beaux doubles- rideaux de couleur identique au mobilier parent les élégantes fenêtres. De magnifiques tableaux, quelques miroirs et toute une variété de décorations de Noël décorent les murs. Une grande cheminée en marbre chauffe la pièce.

Attenant au salon, l’immense salle à manger offre une table et des chaises pour une vingtaine de convives. Les 3 chambres au mobilier Louis XVI, aux rideaux et dessus de lit de couleur différente constituent d’agréables lieux de repos.

Un cabinet de curiosités servant de bureau et de bibliothèque rassemble une multitude d’objets glanés lors de ses tournées de par le monde.

La spacieuse cuisine avec son grand piano, ses batteries de casseroles et de poêles en cuivre est le domaine d’Ernestine qui adore concocter des menus sophistiqués pour les réceptions de la maîtresse de maison.

L’emploi du temps de Mademoiselle Emilie est assez routinier : chaque matin elle se lève de bonne heure pour aller au culte avec ses amies. Puis elle reçoit des courriers et des gerbes de fleurs de ses admiratrices et de ses admirateurs.

Ensuite vient l’heure à laquelle elle se met au piano pour reprendre les beaux airs d’opéra qui ont contribué à son succès. Le temps n’a pas abîmé sa voix qu’elle entretient avec assiduité.

Elle a tout sacrifié pour cette dernière qui, heureusement ne l’a pas abandonnée : elle est toujours la « Splendida » ainsi qu’on la surnommait.

Souvent elle jette un coup d’œil au grand tableau du salon : c’est un portrait d’elle au sommet de sa gloire peint par son ami d’enfance et l’amour de sa vie, le célèbre peintre Henri de Toulouse-Lautrec. Hélas, elle ne l’a réalisé que tardivement, la maladie ayant déjà ravagé sa vie et finalement emporté trop tôt.

L’après-midi, elle reçoit des jeunes gens pour des leçons de chant : elle adore transmettre ses connaissances acquises au cours d’une longue carrière. Deux fois par semaine, elle organise des réunions avec ses amies. Elles s’expriment toutes en même temps dans un brouhaha infini.

Le soir, elle rédige sa correspondance ou travaille à ses ouvrages avec sa fidèle Abigaël. Chance, sa belle chatte angora blanche aime participer à ces moments de sérénité.

Ainsi peut-on décrire brièvement la personnalité et la vie de Mademoiselle Emilie.

Après une vingtaine de minutes de marche elle finit par arriver au temple et à sa grande surprise en même temps que de nombreux paroissiens. Une riche main d’œuvre de bénévoles va pouvoir participer aux derniers préparatifs du concert de Noël. Le gala s’annonce sous les meilleurs hospices.

Le pasteur accueille chaleureusement les participants. Il a un petit mot gentil pour chacun, mettant tout le monde à l’aise.

Le gros des effectifs étant présent, Mademoiselle Emilie tape des mains afin d’attirer l’attention de son auditoire et donne les dernières consignes.

« Mesdames et Messieurs, merci d’être venus de si bonne heure pour nous aider à finir de préparer le spectacle: grâce à vous cette veillée de Noël sera inoubliable. Encore merci. Tous à vos postes, je vais vous distribuer une liste des tâches à exécuter. Bonne continuation à tous ».

Fort de ces encouragements, chacun s’éparpille heureux d’aller remplir sa mission. Ainsi s’égrainent les heures…

Au fil du temps, la salle devient magnifique : un gigantesque sapin se dresse majestueusement et richement décoré à côté de la scène, les corbeilles de fleurs et les guirlandes sont installées. Les musiciens et les chanteurs répètent… La journée est maintenant bien avancée… Il semble que l’on n’a plus besoin d’elle…

Le temps est venu de se retirer chez elle pour se changer. Sur le chemin du retour, elle décide de s’arrêter dans le jardin de la Cathédrale Notre-Dame pour une courte promenade. Elle a toujours aimé s’y balader pour se vider l’esprit juste avant une représentation parisienne. 

A l’approche du parc, elle entend une belle voix cristalline qui chante une berceuse. Les lieux sont vides. Etonnée par la pureté de la voix, elle décide de se laisser guider, curieuse de découvrir l’interprète. Elle aperçoit au pied d’un arbre, une fillette accroupie tenant dans ses mains une minuscule boule de poils dont s’échappent des miaulements plaintifs.

«   –  Bonsoir mon enfant, que fais-tu là ?

  • Bonsoir, Madame, désolée de vous avoir dérangée
  • Nullement, mon enfant, tu ne m’as pas dérangée. Au contraire, j’ai été séduite par ta voix magnifique. Que fais-tu là toute seule dans ce froid avec ce petit animal affamé ? Comme t’appelles-tu ?
  • Je me prénomme Emma et je suis orpheline. Tandis que je rentrais chez ma logeuse après mon travail sur le marché, un homme portant un sac en toile de jute avançait devant moi à pas furtif. Apercevant une poubelle abandonnée sur le trottoir, il se dirige vers elle, y jette le sac avant de s’éloigner en courant. Intriguée, je me suis approchée et il m’a semblé entendre des miaulements. J’ai ouvert le sac et j’ai découvert ce chaton. Il a faim et je n’ai rien à lui donner. J’ai essayé de chanter pour le calmer mais rien n’y fait.
  • Oh, ma pauvre enfant, tant de malheurs. »

En écoutant l’histoire d’Emma, une idée germe dans son esprit.

«  – Emma, si tu le souhaites, je t’emmène chez moi. Un bon repas te sera servi par Ernestine. On te trouvera de beaux vêtements et Chance ma chère compagne à quatre pattes fera, je le crois,la  un bon accueil à ce pauvre animal. Qu’en penses-tu ? Puis, si tu le désires, nous pourrons chanter ensemble au concert de Noël organisé ce soir au temple de l’Oratoire. Et si tu te plais à la maison, tu pourras rester, je te transmettrai tout ce que je sais sur le chant. Qu’en penses-tu ? »

Les yeux remplis de larmes, Emma met sa petite main froide et tremblante dans la main de Mademoiselle Emilie. Ensemble elles quittent le jardin de Notre Dame pour rejoindre sa belle demeure de l’Ile Saint Louis.

Abigaël est toute surprise en ouvrant la porte. Mademoiselle Emilie résume brièvement l’histoire d’Emma et ce qu’elle a proposé pour la soirée et pour assurer son avenir. Ernestine est réquisitionnée pour préparer un repas à la fillette et nourrir le chaton tandis que Mademoiselle Emilie et sa dame de compagnie retouchent une belle robe pour Emma choisie parmi les vêtements confectionnés pour les familles démunies par les couturières bénévoles de la paroisse.

Le temps est compté mais elles sont très efficaces et après une brève toilette, Emma se trouve transformer en une belle petite demoiselle, juste à temps pour l’arrivée du cocher qui doit les déposer au temple. A leur arrivée, elles sont chaleureusement accueillies, mademoiselle Emilie ayant pris Emma sous son aile protectrice. Tout le monde est charmant avec la fillette qui n’a plus l’habitude d’être traitée si gentiment. La grande salle du temple se remplit progressivement de spectateurs tandis que les musiciens de l’orchestre s’installent sur la scène. Les artistes se préparent et se concentrent dans le presbytère. Mademoiselle Emilie veille sur tous qu’ils soient amateurs, comme ses élèves et les enfants de chœur ou professionnels. Emma est émerveillée par toute cette effervescence, cette ambiance chaleureuse qu’elle découvre et cette bonté délivrée par l’entourage de sa bienfaitrice.

Le spectacle va commencer …. Mademoiselle Emilie est heureuse ….

Tout se déroule prodigieusement bien. Les artistes sont remarquables. Ils sont transcendés par l’ambiance extraordinaire qui règne dans la salle. Depuis les coulisses, elle découvre les visages ravis des spectateurs. Elle-même va bientôt monter sur scène….

Comme d’habitude, sa voix s’élève majestueuse dans le temple pour le bonheur de tous. Après plusieurs airs suivis d’applaudissements enthousiastes, Mademoiselle Emilie prend la parole.

« Mesdames et Messieurs, je réclame votre attention. Je vous remercie infiniment  pour l’accueil que vous avez réservé à tous les interprètes de ce spectacle magnifique dans cette très belle salle décorée par les paroissiens. Je vous demande de leur réserver à tous un tonnerre d’applaudissements…. »

Une fois, le silence revenu, elle continue son discours.

« Je vous remercie également pour votre extraordinaire générosité qui viendra en aide à toutes ces familles marquées par la guerre et qui sont présentes ce soir à vos côtés.

Pour finir, je souhaiterais vous présenter Emma. Nos routes se sont croisées cet après-midi et j‘espère qu’elles ne se sépareront pas de sitôt. Nous allons chanter ensemble l’incontournable chant de Noël – Sainte Nuit, Douce Nuit – qui sera notre présent pour cette soirée inoubliable.

Sous les yeux ébahis de l’assistance, elles entament le chant comme si elles avaient toujours chanté ensemble, comme deux âmes sœurs qui se sont trouvées après une longue errance. Leur voix se mêlent magnifiquement et résonnent harmonieusement dans le temple.

Les spectateurs paraissent subjugués par ce duo inattendu et magique…

A la fin du chant, un silence remplit la salle émue par tant de beauté, suivi d’une véritable ovation.

Mademoiselle Emilie et Emma, main dans la main, sont rayonnantes. Les spectateurs sont comblés et heureux. Mademoiselle Emilie est sur un petit nuage. Emma est son cadeau de Noël : cette fillette bouleverse sa vie certes agréable mais si routinière.

Avec Ernestine, Abigaël, Chance et le chaton elles vont former une famille, celle qu’elle n’a pas eu le temps de fonder, trop absorbée par sa prestigieuse carrière mais qu’aujourd’hui  le ciel lui offre. Elle va pouvoir transmettre à la petite Emma tout son amour pour le chant et la musique. Les yeux d’Emma brillent également de joie : elle n’est plus seule. L’avenir s’annonce radieux.

 

C’était le merveilleux Noël de Mademoiselle Emilie.

 

Ce joli conte de Noël inédit vous est offert par le Dr Carrère